Retour

Maurice Sendak

Maurice Sendak

Maurice Sendak est né en 1928 à Brooklyn, la même année que le célèbre Mickey Mouse, personnage marquant de son enfance. Il était le troisième enfant de Philip et Sarah Sendak, d’origine juive, émigrés aux États–Unis avant la Première Guerre mondiale, et venant d’un shtetl près de Varsovie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, toute la famille restée en Pologne périra, exterminée par les nazis. Il a grandi dans l’insécurité de cette période, marquée par les déportations des juifs et avant cela par la grande dépression américaine. Avec son frère Jack et sa sœur Natalie, ils écoutaient les contes et légendes d’Europe de l’Est, transmis par leur père. Histoires parlant presque toutes d’enfants perdus, car son père lui-même se sentait un enfant perdu, ses propres parents ne lui ayant jamais pardonné d’avoir émigré en Amérique. Sendak pense que ces histoires ont constitué la part la plus importante de ce qu’il a développé plus tard dans son œuvre. Quant à sa mère, elle avait une façon un peu brutale d’exprimer ses sentiments maternels.

De santé fragile, Maurice était souvent alité. Jusqu’à l’âge de six ans, il a passé la plupart de son temps dans sa chambre, terrifié à l’idée de mourir. Restant seul une grande partie de la journée, il a développé un attachement particulier pour ses jouets et ses livres, entretenant avec eux des relations intenses (à l’origine de ses collections futures de jouets et de livres). Par sa fenêtre, il observait les enfants et leurs jeux. Il se mit à dessiner et à écrire très jeune, avec Jack, son aîné, sur les enfants du voisinage. À l’âge de neuf ans, ils écrivaient des histoires, les rédigeant à la main et les illustrant, puis les reliant à l’aide de rubans et de couvertures dorées. Ils joignaient des photographies découpées dans les journaux et des morceaux de bandes dessinées à des dessins originaux des membres de la famille Sendak. C’est sa sœur Natalie qui lui offrit, pour ses neuf ans, son premier livre, Le Prince et le Pauvre. « Je crois que ma passion pour les livres et leur fabrication date de cette époque. Il y a plus à faire avec un livre que le lire. J’ai vu des enfants toucher des livres, les caresser, les sentir et c’est bien pour cela que les livres doivent être magnifiques. » Il n’a pas beaucoup aimé l’école et a eu tendance à considérer l’enseignement classique comme l’ennemi de l’imagination. La seule activité qu’il aimait était la lecture des livres de la bibliothèque. Plus tard, au lycée, ce qu’il préférait, c’était les cours de dessin, et il était considéré comme l’un des meilleurs artistes de son école.

À quinze ans, après la classe, il redessinait les décors des All-American Comics, adaptant les bandes dessinées de Mutt et Jeff, et commença à illustrer les livres qu’il appréciait, comme Le Prince heureux, d’Oscar Wilde. Après avoir obtenu son diplôme de n d’études, au Lafayette High School où, à la demande de son professeur de physique, il illustra son premier livre, Atomics for the Millions, en 1946, Sendak travailla dans une agence de décoration de vitrines à Manhattan. Il y participa à la fabrication de personnages, tels que Blanche-Neige et les sept nains, réalisés à l’aide de papier mâché, laine de verre, plâtre et peinture. Plus tard, avec son frère, libéré de l’armée, et la participation de sa sœur, il se mit à créer, à partir des personnages de contes, des jouets animés en bois pour les vendre à la célèbre boutique de jouets new-yorkaise F.A.O. Schwartz, qui ne les acheta pas, mais qui l’embaucha comme assistant-décorateur pour ses vitrines.

C’est à cette époque qu’il suivit le soir, pendant deux ans, des cours de formation artistique à l’Art Students League of New-York. À son insu, Frances Chrystie, chargée chez Schwartz d’acheter des livres pour enfants, fit voir son travail à Ursula Nordstrom, éditrice chez Harper & Row. Elle lui demanda immédiatement d’illustrer une traduction des Contes du chat perché, de Marcel Aymé, publiés en 1951, où il exécuta de nombreux dessins remarquables en noir et blanc, notamment celui de Delphine et Marinette dansant. Sa rencontre avec Ursula Nordstrom fut déterminante. Elle lui proposa, en 1952, d’illustrer le texte de Ruth Krauss, A Hole Is to Dig (Un Trou, c’est pour creuser), dont le succès retentissant permit à Sendak de se consacrer entièrement à l’illustration et de gagner son autonomie. Afin d’enrichir son approche graphique, il illustra de nombreux livres pour d’autres éditeurs, tout en travaillant toujours pour Harper & Row.

Ursula Nordstrom n’était pas seulement une éditrice de talent, c’était quelqu’un de généreux, qui l’encouragea et lui fit découvrir les grands illustrateurs du monde entier, qu’il étudia et au contact desquels il développa son propre répertoire graphique, en empruntant les styles et les techniques, tout en suivant ses propres inclinations. Son éditrice l’accompagna aussi dans ses premières créations personnelles, Kenny’s Window (La Fenêtre de Kenny, 1956), Very Far Away (Loin, très loin, 1957) suivi de The Sign on Rosie’s Door (1960). Dirigeant leurs émotions en s’arrangeant ainsi du mieux qu’ils peuvent avec les réalités de leur vie, les trois héros de ces ouvrages, novateurs dans le paysage de la littérature enfantine, introduisirent une vision originale du monde de l’enfance et de ses souffrances. Dans ces livres, l’importance du texte primait sur l’image, et Maurice Sendak, ayant appris à adapter ses dessins aux textes qu’il illustra (plus d’une cinquantaine entre 1951 et 1962), chercha une forme nouvelle pour s’exprimer, dans laquelle les mots et les images fusionneraient.

C’est sous cette configuration, révolutionnant l’art de l’album, que parut, en 1963, Max et les Maximonstres (Where the Wild Things Are), qui obtint la Caldecott Medal malgré les controverses liées à la singularité de ce livre d’images. Ce livre reste, à ce jour, celui qui a été le plus lu et traduit, et celui qui l’a rendu célèbre. À son propos, Sendak écrivit : « Je suis très profondément concerné par cette vulnérabilité horrible des enfants et leur combat pour devenir les rois des monstres. C’est ce qui donne à mon œuvre toute la vérité et la passion qu’il peut y avoir.» Tenaillé par ses angoisses, il plongea en lui-même grâce à son analyse, puisant dans les douleurs et les tourments de son enfance, source intarissable de son inspiration. Inlassablement, il affinera cette recherche tout au long de son œuvre, pour laquelle il reçut, en 1970, le prix Hans Christian Andersen, la plus haute récompense internationale décernée à un créateur de livres pour enfants. Considéré comme l’un des plus grands artistes de son temps, il reçut d’autres prix prestigieux : en 1983, le Laura Ingalls Wilder Award, de l’association des bibliothécaires américains, pour l’ensemble de son œuvre ; en 1996, la National Medal of Arts des États-Unis et, en 2003, l’Astrid Lindgren Memorial Award. Tout en continuant à publier des livres pour enfants, il illustra, pour les adultes, Pierre ou les Ambiguités, d’Herman Melville (1995) et le Penthésilée, de Heinrich von Kleist (1998).

Considérant la musique comme la plus grande expression artistique, il ne pouvait travailler sans elle. Il y puisait une force vitale qui déclenchait sa créativité. Ce goût l’a naturellement conduit à créer des décors et des costumes pour l’opéra, en commençant par La Flûte enchantée, de Mozart (compositeur qu’il admirait entre tous), en 1980, à l’Opéra de Houston. La même année fut donné son opéra Max et les Maximonstres sur une musique de Knussen, au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. En 1984, Higglety Pigglety Pop! fut joué au prestigieux festival de Glyndebourne, où Sendak avait déjà réalisé les décors et les costumes de L’Amour des trois oranges, de Prokofiev. Certains de ses livres seront adaptés à la scène, comme la comédie musicale Really Rosie. Il participa aussi au scénario du film d’animation tiré de ses livres, Really Rosie Starring the Nutshell Kids. En 1990, il créa, avec son ami l’écrivain Arthur Yorinks, un théâtre national pour enfants, qu’il appela The Night Kitchen. Pour notre plus grand plaisir, en 2004, il enregistra avec l’accent yiddish une parodie de Pierre et le Loup, Pincus and the Pig, sur une musique klezmer.

Artiste protéiforme, des arts de la scène à la création d’affiches, de jaquettes de livres, de pochettes de CD, d’adaptations télévisées, auteur et illustrateur de plus d’une centaine de livres et d’articles, ses archives avaient été déposées depuis 1967 à The Philip H. and A.S.W. Rosenbach Foundation. Selon ses dernières volontés, elles devront être transférées dans sa maison du Connecticut, à Ridgefield, où il emménagea en 1972 avec son compagnon, le psychiatre Eugene Glynn.

À sa mort, survenue le 8 mai 2012, un hommage international lui a été rendu, sans oublier le Doodle de Google. Une cérémonie en son honneur a été organisée le 8 juin 2012, à l’auditorium du Metropolitan Museum of Art. My Brother’s Book, son magnifique livre posthume marqué par son admiration pour William Blake, a été publié en 2013, et comme tous ses albums, il ne s’adresse pas exclusivement aux enfants.

Du même auteur